Vous vous levez un matin, vous vous êtes enfin décidée, soutenue par vos amis, par une association, par votre compagnon, ou parce que vous vous êtes décidée, c’est tout.

Vous avez finalement décidé de déposer plainte.

Cela a pris du temps, vous étiez sonnée, vous vous sentiez mal, coupable, la soirée vous revenait par bribes.

Et vos potes qui ne vous en parlent pas franchement, parce qu’eux-mêmes ne sont pas certains de ce qui s’est passé ce soir là, et qu’ils se disent qu’ils auraient peut-être dû intervenir.

Mais au bout de quelques mois, vous vous décidez.

Vous passez la porte du commissariat.

Attendez plusieurs heures de pouvoir rencontrer quelqu’un qui prendra votre plainte.

Ils n’y peuvent rien, ils n’ont pas assez de monde, alors il faut attendre entre cette dame qui s’est fait voler son sac et ce monsieur qui vient déclarer la perte de sa carte d’identité, il faut attendre et reprendre un café fadasse dans un petit gobelet en plastique.

Et encore, vous vous estimez chanceuse, une fille à l’association vous avait raconté avoir voulu déposer plainte, on lui a dit que ça ne servait à rien, alors elle a laissé tomber, elle n’y est jamais retournée.

Vous y êtes, dans un petit bureau sombre, avec ses posters de films avec des flics américains sur les murs et ses collections de sous-bocks poussiéreux sur les étagères.

Vous donnez votre nom, votre âge, votre profession, votre adresse, puis décrivez par le menu ce dont vous vous souvenez.

C’est un peu confus, alors il faut y revenir, préciser.

Vous répondez aux interrogations de circonstances : vous étiez saoule ? vous vous souvenez d’avoir pris des stupéfiants ? vous le connaissiez ? vous lui avez fait comprendre que vous ne vouliez pas ?

La plainte est déposée, vous avez fait le plus dur.

Maintenant il faut attendre.

Il a été identifié, il est rapidement auditionné.

Il faut y retourner, il faut se confronter à lui et à ses dénégations d’opportunité.

Evidemment que vous vouliez, comment pouvait-il penser le contraire ?

C’est pas son genre de faire des trucs comme ça, ça se fait pas, il a jamais eu besoin de ça pour avoir des rapports sexuels avec des filles.

L’enquête est clôturée, le rapport de synthèse rédigé, le dossier est transmis.

Classement sans suite, l’infraction n’apparaît pas suffisamment caractérisée.

Classique.

Non qu’on remet votre parole en doute, mais on manque d’éléments.

Alors vous contestez le classement.

Vous saisissez un juge d’instruction, vous constituez partie civile, vous consignez.

Nouvelle attente de plusieurs mois.

Deux ans se sont écoulés, et vous ne savez toujours pas ce qu’il en sera, et ça ça vous anéantit encore plus de le savoir libre et serein quand vous n’arrivez pas à vous lever le matin.

« Elle a tort de penser que la justice ne peut pas répondre à ce type de situations ».

A Adèle Haenel, Nicole Belloubet conseillait hier matin de saisir la justice, à la suite de ses déclarations à Mediapart.

« La justice nous ignore, on ignore la justice », assénait la comédienne.

On laissera de côté l’opportunité d’une instruction à charge menée en le cabinet Mediapart, on laissera encore de côté les sanctions immédiates et sans recours contre le mis en cause, pour en revenir à ces déclarations, nettes et implacables, à ces yeux qui vous prennent la gorge à chaque mot, et à ce choix délibéré de ne pas déposer plainte.

La justice peut poursuivre. La justice sait poursuivre.

Pour peu qu’elle soit saisie rapidement, elle instruit et condamne, elle manque juste de temps, elle manque juste de moyens, elle manque juste de mains.

Alors du phénomène #MeToo aux condamnations judiciaires, il y a un fossé, un temps judiciaire qui vient se confronter au temps médiatique.

Et de venir invoquer ces têtes d’affiches masculines, mis hors de cause avec cette question lancinante : le mouvement n’a-t-il été qu’une vague illusion ? un feu de paille ?

Et les avocats de devoir préparer leurs clientes : les faits sont anciens, c’est votre parole contre la sienne, ce sera long et difficile.

D’un côté, les agressions passibles de poursuites, de l’autre les rapports de pouvoir plus ou moins consentis, parce que c’est le cinéma ma chérie, parce que c’est le théâtre, et que ça marche comme ça, et qu’il y en a d’autres de ton âge et aussi jolies que toi qui font la queue, sans mauvais jeu de mot, pour avoir ce rôle.

« Un jour, le metteur en scène m’a demandé d’improviser une scène de viol. Ce n’était pas dans la pièce, mais il disait que c’était intéressant pour le travail. Il m’a demandé de retirer mon pull, puis mon pantalon, j’ai fini par dire non. Il m’a dit que si je ne le faisais pas une autre le ferait, que je ne voulais pas aller assez loin dans le jeu d’actrice. En en discutant avec d’autres comédiens de la troupe, j’ai appris qu’il était connu dans le milieu pour agir comme ça avec les filles ».

« C’était mon premier film, je sortais avec le réalisateur, c’était une relation consentie, il avait 50 ans et moi 20, j’étais un peu son égérie, son actrice à lui. Mais une fois il est allé trop loin ».

Et d’autres discours encore, comme une habitude du milieu auquel on n’aurait d’autre choix que d’adhérer si l’on veut réussir. Après tout c’est la comédie, on est tactile dans ce monde là, on donne de soi et de son corps.

On en oublie la limite, simple et claire, du consentement.

On s’en réfère à Stanislavski pour justifier du fait que le théâtre, le cinéma, imposent à l’acteur de se tordre les boyaux s’il le faut et de souffrir pour donner de sa personne et de son jeu.

De Claudy et Natacha à Kechiche il n’y a qu’un pas, celui du mythe de la direction d’acteurs qui autoriserait tout, celui de la souffrance comme mètre-étalon du jeu du comédien.

Maria Schneider elle y est bien passée, Bertolucci n’ayant-il pas confié qu’il voulait « que Maria réagisse, qu’elle soit humiliée » ? Le viol était feint mais les « larmes d’une jeune fille » étaient réelles.

Alors on la saisit parfaitement, la limite du traumatisme en ligne rouge.

On saisit bien qu’il y a un monde entre la surprise créée par Bertolucci et Brando, et celle créée par Ridley Scott et son Alien sortant des entrailles et terrorisant son équipe de comédiens.

On saisit bien que le flou, entretenu par certains professionnels, n’est que factice : l’acteur, si tant est qu’il soit majeur, a les limites qu’il veut bien s’imposer, qu’il veuille perdre 30 kilos pour flirter avec l’Oscar, quitter appartement et biens personnels pour devenir pianiste juif polonais, ou mettre sa santé en danger pour faire plus revenant que le réel.

On saisit bien la différence entre un cul rebondi frappé par un Marielle et une actrice de 17 ans qui, avec le recul, se dit que certaines scènes sont allées trop loin, qu'elle aurait dû dire non, que le réalisateur a abusé de sa naïveté.

« Les actrices sont toutes des prostituées […]. L’actrice, comme la prostituée, n’est qu’un instrument servant à assouvir le rêve d’un autre, réalisateur ou client ».

Et Asia Argento, figure de proue des débuts du #MeToo - aujourd'hui elle-même accusée d'agression - qui boucle la boucle de l’actrice-objet entre les mains de son réalisateur. Une actrice-asphalteuse quand elles savent parfaitement être fantasme consenti, muses jouant de l’imagination des sculpteurs d’images et d’émotions.

Comédiennes, actrices, théâtreuses, cabotines et baladines, soyez légères encore et jouez donc de vos corps, narguez les sens, bandez les arcs narratifs, faites-vous mal s'il le faut, tant que vous le souhaitez.

Quiconque aura passé la porte d'un cours de théâtre, fût-il amateur, aura saisi que l'école du jeu c'est celle du respect, de ses partenaires, de ses comédiens, de l'espace scénique, de la création.

" Faire du théâtre, c'est se mettre à l'écoute du monde, pour en être la caisse de résonance" - Laurent Terzieff

Qu'un comédien qui interrompt une scène parce qu'il ne "la sent pas" doit simplement pouvoir l'arrêter, comme on fait cesser un jeu qui deviendrait trop malsain par un code de sécurité, lorsque la direction confine à la perversité.

Car enfin aucune pièce, aucun film, aucune direction ne vient justifier qu'une comédienne vienne relater des années après, sur un plateau de télévision ou dans le cabinet d'un avocat, des faits si anciens et si enfouis qu'elle se demande si ça vaut bien la peine d'aller patienter des heures à l'accueil d'un commissariat, entre le vol d'un sac à main et la perte d'une carte d'identité, un gobelet en plastique vide à la main.

Le toujours très difficile traitement des plaintes pour violences sexuelles

https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/11/06/deux-ans-apres-metoo-le-difficile-traitement-des-plaintes-pour-violences-sexuelles_6018168_3224.html

Affaire Haenel: la justice accusée "d'ignorer" les victimes de violences sexuelles

https://information.tv5monde.com/culture/affaire-haenel-la-justice-accusee-d-ignorer-les-victimes-de-violences-sexuelles-330765?fbclid=IwAR1PLdqlMIeTbCQFY-XPqeJKs1ES_wvooBDSrfzkDWAuQl2w-bNKbv8rJ5I

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