« Ce n'est finalement qu'une dispute qui a mal tourné » , ou une simple question de sémantique judiciaire.

C'est une audience comme une autre. Ce sont des violences conjugales parmi d’autres. Devant un tribunal parmi tant d'autres. « On ne va quand même pas y passer trois heures, y a 5 jours d’ITT, je ne comprends même pas qu'on ait cette conversation », « et puis il faut dire qu’elle est pas facile, elle est suivie par un psy ou pas ? » . Il reconnaît les faits. Il est éploré, il ne voulait pas en arriver là. Dont acte, car le rôle du judiciaire est parfois là, de mettre les mots sur les choses, pour tourner la page. Et puis vient la plaidoirie en défense, « mon client vit très mal cette procédure, c'est une dispute, une dispute comme tous les couples peuvent en avoir, une discussion un peu trop forte, voilà ce que c’est ».

Ce sont des comparutions immédiates, des Cours d'Assises, des tribunaux de police.

Ce sont des violences sur concubin sans ITT, des violences ayant entraîné la mort, des homicides.

C'est une sémantique médiatique et judiciaire qui interroge encore, des « moments d’égarement » aux « Madame X avait provoqué la dispute », des « Ca ne ressemble pas à mon client » aux « plus jamais cela ne se reproduira », avant la prochaine fois.

Ce sont nos clients dans un box ou en partie civile, ce peuvent être des hommes ou des femmes.

C'est entendre encore aujourd'hui que « Monsieur le Président, qui ne s'est jamais disputé avec sa femme » ?

Ce ne sont pas toujours des récidivistes, c'est parfois Monsieur ou Madame tout le monde qui « pète un câble », comme on dit, c'est l'excès dans ce qui fait le quotidien, le définitif dans ce que l'on voudrait pouvoir oublier le lendemain.

Nous ne sommes sans doute pas à la barre pour justifier, pour nous poser en garants de la bonne morale, nous sommes peut-être là pour expliquer, expliquer l'enfant qui ne veut jamais dormir, les cris qui poussent au geste de trop.


Et ce n'est sans doute pas rendre service, ni aux victimes, ni aux auteurs, que de se référer encore aujourd'hui à cette « dispute qui a mal tourné », au ton qui est un peu trop monté, ce n'est sans doute pas leur rendre services à ceux là que l'on défend, qui baissent la tête dans le box, car ils savent, ils savent qu'au fond rien ne justifie leur présence ici, rien n'excuse les coups qui s’acharnent et le cerveau qui se déconnecte.


Ce n'est sans doute pas leur rendre service dans leur parcours de peine, dans leur travail sur eux-mêmes, que de laisser entendre que la querelle aurait pu rester entre les murs de la maison, car elle est allée trop loin, et qu'ils en ont parfaitement conscience. C'est parfois pour cela qu'ils nient, qu'ils s'enferment dans le silence, parce qu'ils ne veulent, ne peuvent pas entendre, parce qu'ils ne tolèrent pas ce qu'ils ont commis.

Ce n'est pas une « simple engueulade » que des violences volontaires sur concubin, ce n'est pas « aimer trop fort » que d'en venir aux mains, ce n'est pas un « drame familial »,semblant issue irrémédiable d'un funeste destin, ce sont des ITT supérieures à huit jours, ce sont des traumatismes psychologiques à vie, ce sont des violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner, ce sont des meurtres, ce sont parfois des assassinats.

Alors c'est bien là le rôle de l'avocat, que de venir apporter des éléments pour comprendre, que de dessiner le climat délétère, l'état d’épuisement, le coup qui n'aurait pas dû partir mais qui est parti quand même, le sordide de la rue et des maisons bourgeoises, le trop longtemps tu et la fragilité psychologique, c'est bien là son rôle que de venir éclairer la Cour, faire état de la personnalité au tribunal, des remords et de la reconstruction.

Mais en cela se cacher derrière des « disputes » et des « ton qui monte », derrière des enfants difficiles qui ne dorment pas quand on le voudrait, derrière des compagnes dont on suspecterait qu'elles auraient des liaisons, et quand bien même, cela n'aide sans doute en rien.

Une « simple dispute », « comme tout le monde en a Monsieur le Président », on en parle au troquet du coin, on va voir un thérapeute de couple, on écrit un bouquin, on claque la porte, on fait comme on peut.

Une « simple dispute », ce ne sont pas des ecchymoses sur la moitié du corps, ce ne sont pas des séances de rééducation, ce n'est pas un suivi psychologique sur un an, ce n'est pas un arrêt de travail prolongé et l'impossibilité de toucher un autre de nouveau, ce n'est pas l'Institut médico-légal.

Comprendre, expliquer, circonstancier, n'empêche pas d'appeler un chat un chat.

Des violences des violences.

Un homicide un homicide.

Et c'est bien le rôle des juridictions que de mettre des mots sur des condamnations, pour les parties civiles, pour la société, pour le ou la coupable.

Cette année encore, des femmes mourront à la suite d'une « dispute », des enfants disparaîtront parce qu'ils "criaient trop". Et chaque fait sordide devra être nommé, cliniquement, implacablement. Parce que si le drame peut s'emparer d'un foyer il n'y a pas là de fatalité sociale.

L'humain est sale, parfois.
Elle avait peut-être tort. Il avait peut-être crié trop fort. Elle voyait peut-être quelqu'un d'autre. Elle était peut être habillée comme une pute. Il était peut être insupportable. C'était peut-être une femme épuisée par le vie. C'était peut-être un voisin insoupçonnable. Il ne maîtrisait peut-être pas sa force. Il l’aime encore, sans doute.

Ce sont des auteurs qui devront préparer leur réinsertion sans s'enfermer dans le fait qu'ils auraient eu raison, ce sont des parties civiles qui veulent voir plaquer les mots sur les choses, ce sont des infractions qui ne méritent ni euphémisme ni périphrases.

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